Peut-on vraiment enseigner le yoga

Parfois je ne sais plus bien quoi faire du Yoga, celui avec une majuscule. Ce chemin de transformation hérité de 5000 ans d’Histoire (au moins), qu’on tente aujourd’hui de diffuser un peu partout, de rendre accessible, voire de marketer à tout va. Face à cette immensité, les enseignants de yoga souffriront à peu près tous du syndrome de l’imposteur. Que celui ou celle qui ne l’a jamais ressenti s’exprime ici ou se taise à jamais !

Et pour cause… On raconte quand même rarement à des élèves fraichement débarqués dans notre cours que le Yoga est l’union de notre âme individuelle avec la conscience universelle. Toujours est-il qu’à la base, le yoga, c’est ça : un outil de transformation profonde de l’être humain vers ce qu’il a de plus pur. Qui suis-je pour tenter de transmettre ne serait-ce qu’un millième de cela ? Où en suis-je sur mon propre cheminement ?

La “tradition”, ce mot tabou

  • “Et toi, tu enseignes quel type de yoga ?”
  • “Du Hatha yoga, le yoga traditionnel en somme”
  • *moue déçue*

Ce genre de discussion, c’est un peu mon quotidien. Ah c’est sûr que le mot “traditionnel” fait peur ! L’interlocuteur s’imagine tout de suite assis en tailleur dans un gymnase rempli de personnes âgées à chanter des mantra en choeur (ce qui n’a d’ailleurs rien de problématique en soi n’est-ce pas ?). Quant à certains enseignants de formes plus récentes de yoga, ils ont l’air de fuir ce mot comme la peste (ah oui, ça attire moins de monde sûrement).

Pour autant, je persiste à utiliser le mot “traditionnel” car il veut dire ce qu’il veut dire : le Yoga est un cadeau hérité d’une culture et d’une Histoire de plus de 5000 ans, c’est indéniable. Quelle honte y aurait-il à vouloir honorer cette tradition ?

Dans leurs cours, la plupart des enseignants vont s’attacher à garder le lien avec la tradition de différentes manières : noms en sanskrit, mantras, et d’autres pratiques relevant de leur éventuelle lignée. Mais pour certains, comme Eva Ruchpaul, figure majeure du Yoga qui enseigne toujours à Paris à plus de 90 ans, toutes les formes ritualisées de la pratique ne sont qu’une manière de jouer un rôle, d’être dans un « conformisme protecteur ». Eva donne l’image de la balustrade à laquelle on s’accroche pour ne pas aller plus loin… Le Yoga et ses effets nous feraient donc peur à nous, enseignants.

Le Yoga contesté

Revue mensuelle Yoga éditée par André Van Lysebeth (mai 1975)

J’ai dans mes mains un exemplaire de la revue Yoga datant de mai 1975, éditée par André Van Lysebeth (oui j’ai une lubie pour ce genre de collections vintage). Dans un article intitulé “Le Yoga contesté”, André répond à un certain Dr Chandra Bentinck, qui s’oppose à la pratique du Yoga par les Occidentaux. C’est plutôt drôle à lire car ses arguments ne tiennent pas longtemps la route : “le Yoga ne doit pas être pratiqué par des femmes pour leur santé et leur bonheur familial” ou encore “Le Yoga est superflu dans les zones tempérées“. Mais lorsqu’il formule la remarque suivante : “Notre yoga véritable n’a rien à voir avec sa déformation que les occidentaux présentent sous le même nom, pour le déshonneur de notre pays”, André Van Lysebeth répond avec justesse :

“Nous sommes des débutants, nous le savons et nous admettons ce fait. Il est certain que bon nombre d’occidentaux se réclament du yoga et se bornent à quelques asanas par jour, à un peu de respiration, autant de relaxation, et dans le meilleur des cas, d’un peu de méditation. Qui d’entre nous s’est senti digne de se prévaloir du titre de “yogi” au sens total du terme ? Il n’empêche que ces pauvres occidentaux que nous sommes, indignes et incapables du vrai yoga du docteur, n’en retirent pas moins d’immenses bienfaits sur les plans physique, mental, et à l’occasion spirituel. Faut-il dorénavant leur refuser le bénéfice des techniques yoguiques ?”

Le Yoga contesté, André Van Lysebeth (Revue Yoga, mai 1975)

Alors oui, il est certain que le Yoga que l’on pratique en Occident n’est pas le même que celui des Rishis, ces premiers yogis de l’Inde ancienne. Mais si le Yoga qui nous a été transmis nous aide à nous rencontrer, à nous épanouir, à nous soigner, pourquoi est-ce que l’on s’en passerait ?

Depuis quelques décenies, le Yoga a été rendu « digeste » pour les Occidentaux au 20ème siècle, sans ça les reconversions professionnelles à la sauce 200YTT seraient quand même un peu moins légion qu’aujourd’hui. Et il est vrai que cette diffusion massive a eu un effet pervers, qui a été de vider le Yoga d’une partie de son sens.

Alors, à partir de quoi le yoga n’est plus… du Yoga ?

Aujourd’hui, une gymnaste qui fait des prouesses de souplesse pourrait tout à fait se créer un compte sur Instagram, se faire passer pour une yogini chevronnée, à base de photos d’asanas, de citations inspirantes et d’un lifestyle sans faille. Pour autant, cela ne ferait pas d’elle une yogini, mais beaucoup n’y verrait que du feu.

Oui, c’est un peu comme cela que l’on essaie de nous vendre le Yoga aujourd’hui… les écoles indiennes sont les premières à céder à cet attirail, et si elles pullulent aujourd’hui c’est aussi en surfant sur la vague du yoga marketing. On me parlait récemment d’un professeur de yoga qui forçait ses élèves à devenir vegan : pour moi, ça non plus, ce n’est pas du yoga (il a fort heureusement fermé boutique depuis), en tout cas ce n’est pas dans l’esprit du Yoga tel qu’il m’a été enseigné…

Un de mes enseignants, Ajit Sarkar, insiste toujours sur le fait que nous ne sommes que des enseignants d’asana (postures) et de pranayama (contrôle du souffle). Et il a d’ailleurs toujours nommé ses cours ainsi, tout au long de son parcours d’enseignant à l’INSEP ou dans son école Soleil d’Or. Alors non, le Yoga au sens propre ne peut être transmis. On peut donner des outils, des techniques, mais on ne peut transmettre le Yoga.

Depuis quelques temps, je vois pulluler sur internet des formations pour devenir professeur en 20h en restant confortablement derrière son ordinateur. Certes, on y reçoit sûrement des fiches d’asana, et on y apprend probablement Nadi Shuddhi. Pour autant, est-ce du Yoga ? À mon sens non, car si l’on ne peut transmettre le Yoga en tant que tel, il me semble indispensable de transmettre les valeurs et l’Histoire du Yoga. Et pour cela, même une vie ne suffirait pas.

Revue mensuelle Yoga éditée par André Van Lysebeth (mai 1975) – Extrait d’un passage télévisé

Le Yoga peut être enseigné de 1000 façons

Il y a d’ailleurs sûrement autant de façons de l’enseigner que d’enseignants. À l’élève d’aller vers ce qui résonnera pour lui au moment présent, et d’évoluer sur son chemin à son rythme. Transmettre le Yoga est donc surtout une histoire de rencontre. Et je pense que l’on ne choisit pas son professeur de Yoga comme on choisit son professeur de gymnastique. Au début, peut-être, mais si l’on veut approfondir le sens du Yoga, alors on cherchera à aller là où ça résonne.

Face à ces questionnements sans fin, je suis convaincue d’une chose : j’essaierai toujours, autant que possible, de transmettre non pas le Yoga, mais l’Histoire du Yoga à mes élèves. Pas forcément au détour d’un chien tête en bas, non, mais lors de nos échanges, lors d’ateliers, de moments plus propices. De leur expliquer que derrière ce mot « yoga » qu’ils voient partout dans les publicités et sur Instagram se cache une réalité ancienne, une Histoire magnifique qui prendrait bien plus d’une vie à découvrir. J’essaierai toujours de ne pas simplifier et moderniser le yoga à l’extrême pour le rendre sexy. Même si ça amène moins de monde sur les tapis, je sais au moins que je resterai alignée avec mes valeurs, et avec celles du Yoga. Et au fur et à mesure, sûrement que je trouverai ma voie, ma voix, pour exprimer ce Yoga au travers de mes cours.

Enfin je pense qu’il est important que nous, jeunes enseignants, travaillions sur cette réflexion et échangions ensemble pour éventuellement nous repositionner et nous interroger sur nos propres pratiques. Ne pas perdre de vue ce qu’est le Yoga, tout en participant à son évolution : n’est-ce pas là un magnifique projet ?

2 thoughts on “Peut-on vraiment enseigner le Yoga ?”

  1. Super article Tiphaine, vraiment intéressant. Et très bien écrit, donc double-merci. Je me pose ces questions à peu près 40 fois par jour. Je n’ai pas de réponse, si ce n’est que l’autre jour, lors d’un stage avec un Swami, lorsqu’il m’a demandé ce que je faisais, j’ai répondu que j’étais professeure d’asanas. Je ne me voyais en aucun cas lui répondre “prof de yoga”, car c’est faux. J’enseigne les asanas, le pranayama et un petit peu de méditation (du moins, de concentration). That’s all folks.
    Sinon je ne savais pas qu’Ajit était chez Soleil d’or ! J’ai eu une prof géniale qui venait de chez eux. Je la regrette régulièrement.

  2. Vincent Hufty Merci de cette réflexion très actuelle…Perso ça ne me dérange pas d’utiliser le mot traditionnel, et même que je le revendique face à ce foutu marketing yoga. De fait il est question de survie. Et puis les gens qui viennent suivre mon cours et ce y compris les sportifs musclés se rendent vite compte de la difficulté physique de cette pratique. Je ne vais pas essayer de de rendre le type de pratique que je fais “soft” pour plaire. Ras le bol de ce tabou du traditionnel. Le traditionnel ne veut pas dire destiné à des mamys fatiguées.

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