La diffusion de la pratique du yoga à grande échelle a permis le développement de pratiques adaptées à la personne, dont l’offre est aujourd’hui très riche : yoga pour seniors, pour enfants, prénatal, etc. Cette adaptation physique du yoga prend parfois racine dans la pensée philosophique du yoga. Sans être exhaustif, voici un petit tour d’horizon de l’adaptation du yoga d’un point de vue philosophique.


Des millions de yogis, et moi, et moi, et moi…

Philippe Filliot professeur spécialiste des arts plastiques et de spiritualité contemporaine, décrit un « tournant pédagogique du yoga contemporain », survenu dans les années 1980 : « Dans cette voie de transmission, il s’agit en effet de prendre en compte la personne, dans toute sa singularité. C’est la formule clé de Krishnamacharya : « Ce n’est pas à la personne de s’adapter au yoga, mais au yoga de s’adapter à la personne ». Mine de rien, c’est une vraie révolution ! » (2).

Selon lui, dans ce nouveau tournant pédagogique, « l’élève est placé au centre du système du yoga. Tout tourne autour de lui. L’individu, en tant que sujet libre et autonome, devient alors une valeur primordiale, presque « sacrée ». Ce qui n’est pas évidemment le cas dans la société indienne classique, avec l’idéologie des castes, etc. Le corps vivant est la voie royale pour aller vers l’intériorité. C’est la vie corporelle qui conduit à la vie spirituelle. Être en yoga, c’est simplement sentir la vie. La vie qui nous habite et qui nous déborde ».

La notion de diversité des individus est primordiale dans la Bhāgavad-Gita. Krishna s’adresse à Arjuna en ces mots : « Contemple, Arjuna, les centaines et les milliers de formes divines, diverses en genre, diverses en formes et en couleurs »

Tableau de Krishna s'adressant à Arjuna (artiste : Parani)
Tableau de Krishna s’adressant à Arjuna (artiste : Parani)

Selon Micheline Flak et Jacques de Coulon, auteurs de l’ouvrage Le manuel du Yoga à l’école, la Bhagavad-Gita s’inscrit dans une lutte contre « l’uniformisation » des individus et pour la reconnaissance et le respect des différences.

Ces derniers soulignent également l’importance de la swādharma, cette notion de « chemin de vie », le fait de trouver sa voie, et de se connaître :

La pratique du yoga donne la force d’écouter envers et contre tout le message du dedans

FLAK Micheline et DE COULON Jacques. Le manuel du Yoga à l’école. Petite biblio Payot, 2016 (p. 156)  

La santé du yogi n’est pas un obstacle

Connaissez-vous le concept, peu connu, du yoga Rakshana ? En sanskrit, Rakshana signifie « prévention et protection », et fait écho à une pratique adaptée aux besoins et aux capacités de chacun (1).

Dans la pensée du yoga intégral de Sri Aurobindo, on considère que chaque personne engagée sur la voie du yoga est unique. En cela, cette notion d’adaptation rejoint le yoga Rakshana, et la très célèbre citation de Krishnamacharya donnée en début d’article.

Concernant plus précisément la pratique posturale, le yoga intégral considère que les exercices doivent être adaptés aux besoins et aux capacités de chacun :

Tout système rationnel d’exercices adapté aux besoins et aux capacités de chacun aidera celui qui le pratiquera à améliorer sa santé  

La Mère. Éducation. Sri Aurobindo Ashram Pondichéry, 1981 (p. 247)
L'adaptation du yoga d'un point de vue philosophique

Notre corps physique, contrairement au vital et au mental, est raisonnable et sait ce qu’il peut ou ne peut pas faire. Il faut donc veiller à l’écouter et à ne pas le faire suivre les ardeurs du vital et du mental, qui vont avoir tendance à laisser l’égo s’exprimer, au risque de se blesser et de ne pas respecter le rythme du corps. Sur le plan physique, Sri Aurobindo souligne bien que le cheminement du pratiquant de yoga est propre à chacun :

La manière de X. est bonne pour X., tout comme la vôtre est la manière juste pour vous, parce qu’elle est en harmonie avec votre nature

Sri Aurobindo, Le Yoga intégral. Sri Aurobindo Ashram Pondichéry, 2002 (p. 119)  

Il est même tout à fait possible de poursuivre sa sādhanā malgré le handicap ou la maladie. À ce sujet, Mère dira :

La fatigue, l’épuisement, la maladie, l’âge, et même la mort deviennent de simples obstacles sur le chemin qu’une volonté persistante est sûre de surmonter

La Mère. Éducation. Sri Aurobindo Ashram Pondichéry, 1981 (p. 226)  

Finalement, adapter le yoga permettrait de mieux se connaître, d’apprécier ses différences, et ainsi de trouver le but de son existence… un beau programme !

Cet article est issu du travail de recherche mené dans le cadre de la rédaction de mon mémoire “Enseigner le yoga intégral à des enfants en situation de handicap” (disponible par e-mail sur demande)

Notes

(1) Yogacharya Daniel Pineault (2013) « Yoga Rakshana : chercher la stabilité », Les Chroniques du Yoga de la Fédération Francophone de Yoga  

(2) FILLIOT Philippe. Un Yoga occidental – L’enseignement viniYoga de Krishnamacharya à aujourd’hui. Éditions Almora, 2018  

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